L’incompétence plus ou moins consciente des décideurs : l’auto-expertise (Christian Morel)

« En présence d’une erreur radicale et persistante, que font les experts ? est la question qui vient spontanément à l’esprit de la connaissance ordinaire … On accepte l’idée que des erreurs puissent être commises – l’erreur est humaine, mais on se dit qu’il existe quelque part quelqu’un qui sait et qui va éviter que l’erreur ne se creuse et persiste ». Christian Morel dans Les Décisions Absurdes (tome 1) n’y va pas pas quatre chemins et pose dès 2002 la question qui est sur toutes les lèvres « Alors qu’il existe des experts, comment de telles erreurs peuvent-elles se produire, et surtout persister? » (l’explosion de la navette Challenger, l’affaire du sang contaminé…)

Au delà de poser clairement l’existence de ce présupposé, une des premières pistes que propose le sociologue est l’ « auto expertise » : « sur un nombre important de questions, les acteurs considèrent que ce sont des sujets sur lesquels ils sont capables d’agir sans expert. Ils croient en savoir suffisamment, alors que sur des sujets voisins, ils n’envisageraient pas un instant d’agir sans l’aide d’un expert » (il qualifie notamment le rôle des experts de « gardes fous de la mauvaise décision ou de la décision absurde » alors que des auto-experts n’ont « pas acquis la connaissance ou le savoir-faire nécessaires »). Un peu plus loin, le constat est accablant : « Les acteurs n’ont pas recours à la documentation et aux procédures parce qu’ils ont la certitude que leur expérience et leur intelligence leur permettent de s’en passer ». En un mot, il a un refus de rentrer dans une démarche d’apprentissage quand il s’agit de décider.

L’auteur notait déjà il y a près de 20 ans que « tous les domaines qui ne révèlent pas des sciences dures induisent l’auto-expertise », soulignant que la médecine est un « bon exemple de domaine technologique atteint par l’auto-expertise (auto-médication, parfois sophistiquée) ». Il n’imaginait peut-être pas jusqu’où pourrait aller ce phénomène…

Cette auto-expertise est dans certains contextes aidante car elle « permet souvent d’efficaces ajustements », mais dans des situations critiques sans prise de conscience de l’acteur/décideur, elle mène à des catastrophes depuis des décennies. 2020 en offre un exemple de plus.

Plusieurs explications psycho-sociologiques sont avancées, notamment le « plaisir de régler soi-même un problème » mais aussi et surtout la « réticence à demander de l’aide, ce qui pourrait être infériorisant ». Christian Morel ouvre pourtant une piste : « la responsabilisation n’exclut pas de recourir aux services des experts ».

Le sociologue met alors les pieds dans le plat concernant la place des consultants : « Le recours parfois fréquent à des consultants dans des organisations pourraient contredire l’idée que les acteurs pratiquent l’auto-expertise. Mais l’utilisation des organismes de conseil cache souvent un usage de ceux-ci plutôt comme exécutants que comme concepteurs … Cette demande est renforcée par le cabinet, pour qui un débat sur la conception … est plus risqué pour son contrat » alors que décider, voire redécider le problème est au coeur même du processus de décision comme le souligne Keith Grint dans un récent podcast.

Le « rôle minoré de l’expert : expert absent, opposant sans pouvoir ou simple exécutant » a pour conséquences des « erreurs intenses et durables » qui coutent chaque jour des vies.